La petite histoire du mont Royal

La petite histoire du mont Royal

Le 24 mai 1876, inauguration du parc du Mont-Royal

C'est un mercredi, jour de la fête de la reine Victoria, que le parc du Mont-Royal a été officiellement inauguré. À en croire les journaux de l'époque, la fête fut réussie. Sans la vigilance et la volonté des citoyens, Montréal ne disposerait pas du joyau qu'est devenu le parc du Mont-Royal. L'année 2001 a marqué son 125e anniversaire. 

Le moment était propice aux célébrations. Il était aussi propice à la réflexion pour que l'héritage que nous ont légué nos ancêtres puisse également bénéficier aux générations futures.
 
La cérémonie à la montagne avait été précédée d’une parade dans les rues de Montréal. Le cortège partit à 10h00 de la rue Saint-Jacques, dans le Vieux-Montréal, devant le bureau de poste.
 
Comme le rapporte L’Opinion publique, journal de l’époque, la procession se mit en branle sans suivre d’ordre régulier et subit un léger temps d’arrêt sur la rue Bleury, où trois régiments de volontaires, escortés de leurs bandes de musique, interceptaient momentanément les voitures.
 
Le cortège prit ensuite le chemin Sainte-Catherine, nouvellement macadamisé, et parvint au sommet de la montagne par la magnifique avenue.
 
C’est par milliers que les citadins s’étaient massés à la montagne pour attendre l’arrivée du cortège et les cérémonies d’inauguration. Ils s’étaient pourvus amplement de provisions, toujours selon L’Opinion publique, pour improviser un pique-nique « pantagruélique, assaisonné de la plus grande gaieté ».
 
L’heure des discours
Quelques minutes avant midi, le Dr Wolfred Nelson, échevin et président de la Commission du parc du Mont-Royal, invita le maire de Montréal, William H. Hingston, à ouvrir les procédés du jour.
 
C’est toutefois le maire Aldis Bernard qui fut le réel artisan de la création du parc. À l’hôtel de ville de 1873 à 1875, Aldis Bernard fut surnommé le maire des parcs.
Sous son administration, trois grands projets de parc virent effectivement le jour. Outre le parc du Mont-Royal, deux autres espaces publics allaient être offerts aux Montréalais et Montréalaises : l’île Sainte-Hélène et le parc Lafontaine (Ferme Logan).
 
Peu avant que le maire Hingston eût terminé son allocution, les quatre canons de la batterie du colonel Stevenson firent entendre la première salve du salut Royal, à laquelle répondit l’artillerie de l’île Sainte-Hélène.
 
Le colonel Stevenson n’était pas à sa première expérience du genre sur la montagne. Pour répondre à ceux qui affirmaient que la montagne était inaccessible, il fit l'ascension du mont Royal avec une batterie à deux reprises, en 1862 et 1863, et fit tirer du canon à partir du sommet.
Son geste ne passa pas inaperçu et, à sa manière, le colonel Stevenson aura assurément contribué à la création du parc du Mont-Royal.
 
Outre l’échevin Nelson et le maire Hingston, d’autres tribuns prirent la parole au cours de cette cérémonie protocolaire, dont Frederick Law Olmsted, l’architecte du parc du Mont-Royal.
 
C’est effectivement à lui que la Ville de Montréal a confié le mandat de dessiner le plan du parc, ce fameux architecte de paysage qui a réalisé Central Park à New York.
 
Frederick Olmsted voulait conserver le charme naturel de la montagne. Le chemin sinueux qu’il a conçu, lequel porte aujourd’hui son nom, avait justement pour but de faire découvrir les beautés de cet espace naturel.
 
Il voulait que le parc soit accessible à tous, peu importe le statut social ou la condition physique. Son souhait aura été exaucé.
 
Au terme des discours, le colonel Stevenson commença la salve de cent coups de canon pour commémorer cette circonstance.
 
Cette première journée dans le parc du Mont-Royal laissa un agréable souvenir dans l’esprit des milliers de Montréalais et Montréalaises qui assistèrent aux festivités.      
 
 

Frederick Law Olmsted

 
Frederick Law Olmsted a dessiné les plans du parc du Mont-Royal. À cette époque, il était considéré comme le plus important architecte de paysage en Amérique.
 
Pour apprécier l'œuvre d'Olmsted, il importe de garder à l'esprit l'époque où il vivait. Ayant vécu de 1822 à 1903, Olmsted a vu l'Amérique du Nord passer d'une société rurale et agricole à une société urbaine et industrielle.
 
Ainsi, en 1800, seulement 10 % de la population américaine vivait dans des agglomérations de plus de 1 000 habitants alors qu'en 1910, 46 % de la population était urbaine.
 
Dans les années 1830, on réalisait les premiers essais de train aux États-Unis. En 1840, on comptait 5 000 kilomètres de voies ferrées. En 1900, les personnes et les marchandises étaient transportées sur un réseau de 320 000 kilomètres de voies ferrées.
 
Ce changement de société ne s'est pas fait sans heurt. C'est au mi-temps de sa vie qu'Olmsted a tenté d'apaiser les bouleversements de l'industrialisation et de l'urbanisation par son travail d'architecte paysagiste.
 
Auparavant, il a exploré le monde et divers métiers dans cet Occident en révolution. Chacun de ses essais est venu influencer son approche des paysages et de la nature.
 
Descendant de pèlerins fondateurs de la Nouvelle-Angleterre, Olmsted naît en 1822 à Hartford d'une famille de commerçants. Sa petite enfance est marquée par les paysages de la rivière Connecticut qu'il explore avec sa famille.
 
Jusqu'à 18 ans, il passe par 13 établissements scolaires différents où se confondent douces écoles de dames, brutalité de pensionnats, religion et quêtes salvatrices en campagne.
 
Il est ensuite commis à New York pendant deux ans avant de revenir à Hartford à l'âge de 20 ans. Il passe alors une année à errer en randonnée, en camping et en voilier.
 
OLMSTED, LE VOYAGEUR
À 21 ans, Olmsted est mousse sur un voilier à destination de la Chine. Ce voyage d'une année le confronte à la misère. Déjà, se manifestera chez lui le désir d'améliorer les conditions de vie, celles des marins.
 
Au retour, il erre à nouveau pendant deux ans et développe une double passion : les fermes et la lecture des grands auteurs de l'époque tel Emerson et Carlyle.
 
Apprenti fermier à 24 ans, il sera successivement propriétaire de deux fermes au bord de l'eau. Célibataire, Olmsted développe alors un idéal rural, celui du fermier autonome avec sa famille qui s'implique dans sa communauté pour l'élever et l'améliorer. Par un mélange de techniques agraires et de spiritualité, Olmsted cherche à bâtir la communauté idéale.
 
En 1850, un nouveau voyage marque sa vie. À 28 ans, il s'embarque à destination de l'Europe pour une randonnée pédestre de 6 mois.
 
L'arrivée à Liverpool offre un contraste saisissant : d'un côté du voilier, les cheminées des industries et de l'autre, la campagne anglaise qui se déroule derrière la plage.
 
Olmsted tombe sous le charme des paysages anglais. Il est cependant horrifié par le contraste entre les beaux jardins de l'aristocratie anglaise et la misère des gens ordinaires.
 
Il observe que les conditions de vie des citadins des villes industrielles sont parfois pires que celles des esclaves. Ceux-ci sont souvent mieux traités que les enfants travaillant en usine. Olmsted cherchera dès lors à rendre accessible à tout américain la beauté des espaces verts réservés à l'aristocratie.
 
OLMSTED, L’ÉCRIVAIN
Au retour, Olmsted a soif d'écrire. Il fréquente les cercles littéraires et publie un livre qui traite de l'esprit américain confronté à l'Europe.
 
À 30 ans, il est reporter pour le New York Times et voyage pendant 14 mois dans le sud-est des États-Unis afin de décrire le régime esclavagiste. L'une de ses conclusions est que l'esclavagisme explique le retard de développement du sud.
 
Au retour, Olmsted s'implique même pour armer une communauté désirant demeurer libre de ce système.
 
À 33 ans, Olmsted veut se tailler une place dans ce qu'il nomme la "république littéraire" composée de ceux qui mènent le monde par les idées. Associé d'un éditeur, il en est l'agent en Europe.
 
Dans ses déplacements en Europe, les paysages prennent autant de place que les livres. Suite à la faillite de la compagnie, Olmsted, découragé, se cherche une nouvelle vocation.
 
OLMSTED ET CENTRAL PARK
À 35 ans, l'homme de lettre obtient un emploi de terrain. Il devient surintendant de Central Park, le nouveau parc en construction à New York. Le parc sans plan précis fait l'objet d'un concours de design qu'Olmsted remporte avec l'architecte Calvert Vaux.
 
Il dirige alors jusqu'à 4 000 hommes dans le plus vaste projet de travaux publics de la nation. Les difficultés avec le trésorier l'amènent à quitter le parc en 1861 au moment où la guerre de sécession éclate. Il doit encore se réorienter.
 
LA QUÊTE SE POURSUIT
Il devient ainsi surintendant de la Commission sanitaire, l'ancêtre de la Croix-Rouge. À 39 ans, il dirige la plus grande entreprise philanthropique des États-Unis.
 
En plus de voir aux opérations de l'organisme apportant support aux troupes volontaires, Olmsted prend le commandement des bateaux qui rapatrient les blessés en zones sûres. Avec ses 600 000 morts, cette guerre demeure encore aujourd'hui la plus mortelle pour les Américains.
Épuisé et en brouille avec ses patrons, Olmsted quitte la commission deux ans avant la fin de la guerre. Il cherche une nouvelle voie.
 
Il devient surintendant d'un établissement minier à Mariposa, dans les parties désertiques de la Californie. L'entreprise douteuse confronte Olmsted à la mentalité de frontière digne de westerns. Les Amérindiens se font tuer comme du gibier et les conflits réglés avec couteaux et revolvers sont monnaie courante.
 
SOUS LE CHARME DES PAYSAGES
Démoralisé, Olmsted tombe sous le charme des séquoias et des paysages de Yosemite. Ces beautés sont un baume le soulageant de la brutalité de la mine.
Il cherche à protéger ces sites et il est parmi les premiers à formuler clairement les raisons de préserver les paysages naturels pour le bien-être de l'ensemble de la population par la création de grands parcs nationaux.
 
Il débute la rédaction d'un ouvrage sur la barbarisme et la civilisation, ouvrage qu'il ne terminera jamais.
 
À 43 ans il décide de revenir sur la côte Est. Les villes industrielles sont en croissance rapide. Olmsted craint le barbarisme d'une urbanisation mal planifiée où les écarts entre les beaux quartiers riches et les ghettos de misère humaine ne feraient que grandir.
 
Il travaillera jusqu'à la fin de ses jours à essayer d'apaiser les bouleversements de l'industrialisation et de l'urbanisation en introduisant dans les villes les paysages qui illuminent les écrits des grands auteurs et les toiles des peintres du paysage. Ces paysages et ces écrits qui l'ont soulagé dans ses moments difficiles.
 
Ce texte a été écrit par Tom Berryman.