Les nouvelles du mont Royal

Photo : © Mario Francoeur

Les nouvelles du mont Royal

Prenons un instant pour apprécier et protéger notre repère commun

Lettre ouverte publiée dans La Presse

Il existe, au cœur de Montréal, un lieu où la ville ralentit.

Un lieu où le bruit devient souffle. Où le béton cède la place aux racines. Où l’on peut, en quelques minutes à peine, quitter l’agitation des rues pour retrouver le silence des boisés, la lumière sur les sentiers, le vent dans les feuilles, l’horizon immense au-dessus de la ville.

Ce lieu, nous le connaissons toutes et tous.

Nous l’avons gravi enfants, amoureux, parents, amis, solitaires, sportifs, visiteurs de passage ou Montréalais de toujours. Nous y avons marché pour célébrer, pour réfléchir, pour reprendre courage, pour respirer. Nous y avons amené des gens que nous aimons. Nous y avons vu Montréal autrement. Nous y avons peut-être compris, sans toujours le formuler, que cette ville avait une âme.

Ce lieu, c’est le parc du Mont-Royal.

En 2026, le parc du Mont-Royal célèbre ses 150 ans. Cent cinquante ans de présence. Cent cinquante ans de beauté offerte. Cent cinquante ans de mémoire, de paysages, de rencontres, de saisons et de respiration. Cent cinquante ans à veiller sur Montréal, non pas comme un décor figé, mais comme un être vivant, fragile et essentiel.

Il faut parfois s’arrêter pour comprendre l’évidence. Dans combien de grandes villes du monde peut-on, en quelques minutes, passer du centre-ville à une forêt? Dans combien de métropoles peut-on quitter le bruit des chantiers, des voitures et des écrans pour entrer dans un espace où le temps semble reprendre sa juste mesure?

Cette chance est immense. Et parce qu’elle est immense, elle nous oblige.

Le parc du Mont-Royal n’est pas né du hasard. Il est le fruit d’une vision. Celle de Frederick Law Olmsted, grand architecte paysagiste, à qui l’on doit notamment Central Park à New York, et qui avait compris, il y a déjà un siècle et demi, que les villes auraient besoin de lieux pour respirer. Sa vision n’était pas seulement esthétique. Elle était profondément humaine. Profondément démocratique. Pour Olmsted, un grand parc devait permettre à chacune et chacun, peu importe son origine, son quartier, sa condition ou son rang, d’accéder à la beauté, au calme, à la nature et à une forme de paix intérieure.

Au parc du Mont-Royal, cette vision prend une forme unique. Olmsted n’a pas voulu dominer la montagne. Il n’a pas voulu la contraindre, l’effacer ou la transformer en simple équipement urbain. Il a voulu révéler son caractère, accompagner ses reliefs, ouvrir des perspectives, ménager une montée progressive vers la contemplation. Il a compris que la montagne devait rester plus grande que nous.

Cent cinquante ans plus tard, cette intuition demeure bouleversante de justesse. Dans une époque pressée, dense, inquiète et bruyante, le parc du Mont-Royal continue de nous offrir exactement ce qu’Olmsted avait pressenti : un lieu où la ville peut retrouver son souffle, et où chaque citoyenne et citoyen peut retrouver le sien.

Mais le parc du Mont-Royal n’est pas seulement une œuvre de paysage. Il est notre repère commun.

Il est ce point d’ancrage qui nous rappelle que, malgré nos différences, nos langues, nos quartiers, nos histoires et nos parcours, nous partageons quelque chose de précieux. Il appartient à la mémoire collective de Montréal, mais aussi à nos histoires les plus intimes.

Il y a celles et ceux qui s’y sont donné rendez-vous pour une première promenade. Celles et ceux qui y ont couru jusqu’à retrouver leur souffle. Celles et ceux qui y ont pleuré en silence, assis sur un banc, face à la ville. Celles et ceux qui y ont appris à patiner, à reconnaître un oiseau, à suivre une trace dans la neige, à observer le retour du printemps. Il y a les enfants qui y découvrent la forêt comme un monde immense. Les aînés qui y retrouvent des souvenirs. Les nouveaux arrivants qui y comprennent, peut-être pour la première fois, la beauté singulière de leur ville d’accueil.

Le parc du Mont-Royal est un bien public. Mais il est aussi un bien affectif. Il ne se possède pas. Il se reçoit. Il se partage. Il se transmet.

Depuis 150 ans, il existe parce que Montréal l’a voulu, l’a choisi et l’a souvent défendu. Il existe parce que la Ville a su, génération après génération, préserver ce grand espace commun au cœur d’une métropole en mouvement. Il existe aussi parce que des femmes et des hommes, dans l’ombre comme dans la lumière, ont pris soin de lui avec patience, avec compétence, et parfois avec cette forme très simple d’amour que l’on porte aux lieux qui nous dépassent.

L’histoire du parc du Mont-Royal est aussi celle de ses amoureux et de ses amoureuses. Celles et ceux qui, bien avant nous, ont levé la voix lorsqu’il le fallait. Celles et ceux qui ont refusé que la montagne devienne un simple décor, un terrain à gruger, une vue à sacrifier, un espace que l’on tient pour acquis. Des promeneurs, des naturalistes, des bénévoles, des riverains, des artistes, des familles, des chercheurs, des éducateurs, des donateurs et des usagers du quotidien ont, chacun à leur manière, contribué à faire vivre ce lien unique entre Montréal et son parc le plus emblématique.

Depuis 40 ans, Les Amis de la montagne ont le privilège de s’inscrire dans cette chaîne humaine. Nés d’un attachement profond à la montagne et d’une volonté citoyenne de la protéger, Les Amis accompagnent ce lieu par l’éducation, la conservation, la mobilisation, l’accueil, la connaissance et le dialogue. Leur présence rappelle une chose essentielle : protéger un lieu aussi emblématique ne relève jamais d’une seule organisation, d’une seule administration ou d’une seule génération.

Protéger le parc du Mont-Royal, c’est une responsabilité partagée.

Car derrière la beauté du paysage se cache un équilibre délicat. Le parc est fort, mais il n’est pas invulnérable. Ses boisés, ses milieux naturels, sa faune, sa flore, ses sentiers, ses vues, son patrimoine bâti et paysager subissent chaque jour la pression de notre amour collectif. Nous sommes des millions à le fréquenter, à le traverser, à le photographier, à le célébrer. Cet amour est magnifique. Mais s’il n’est pas accompagné d’attention, il peut devenir une menace.

Un sentier élargi par habitude. Une plante piétinée sans y penser. Un déchet oublié. Un chien non tenu en laisse. Une zone fragile traversée pour gagner quelques secondes. Ces gestes semblent petits. Presque invisibles. Mais multipliés par des milliers de visites, ils transforment un milieu vivant.

Et les menaces ne viennent pas seulement de ce qui se passe dans le parc. Elles viennent aussi de ce qui s’élève autour de lui.

À mesure que Montréal se transforme, se densifie et se verticalise, une autre fragilité apparaît : celle de la présence même de la montagne dans le paysage de la ville. Le centre-ville et les territoires qui entourent le mont Royal se développent à grande vitesse. Cette évolution urbaine peut être nécessaire. Mais elle ne peut se faire sans conscience, sans mesure et sans vision.

Car il serait possible, paradoxalement, de protéger certains milieux naturels tout en laissant disparaître peu à peu la montagne comme repère emblématique. Ce serait un échec profond.

Le mont Royal n’est pas un arrière-plan. Il n’est pas une silhouette décorative que l’on peut gruger lentement, jusqu’à ne plus la voir. Il est une présence. Une orientation. Un horizon. Une part essentielle de l’identité de Montréal. Si, demain, la montagne devient moins visible, moins lisible, moins dominante dans notre paysage urbain, c’est une partie de notre relation collective au territoire qui s’efface.

Protéger le parc du Mont-Royal, ce n’est donc pas seulement protéger ses arbres, ses sentiers et ses milieux naturels. C’est aussi protéger sa silhouette, ses vues, sa place dans le paysage et son rôle de repère commun au cœur de la métropole.

Voilà pourquoi cet anniversaire doit être plus qu’une célébration.

Il doit être une prise de conscience.

Nous avons reçu un cadeau rare : un grand parc de montagne au cœur de la ville. Une forêt dans notre quotidien. Un refuge accessible. Un lieu de beauté démocratique. Ce cadeau n’est pas acquis. Il a été imaginé par Olmsted, rêvé par Montréal, protégé par des générations, défendu par des citoyens, entretenu par la Ville, protégé par Les Amis, aimé par des millions de personnes.

Aujourd’hui, c’est à notre tour.

À chaque citoyenne, à chaque citoyen, le parc du Mont-Royal pose une question simple : quelle trace voulons-nous laisser?

Voulons-nous être la génération qui aura profité de la montagne sans se soucier de son avenir? Ou celle qui aura compris que l’émerveillement appelle la responsabilité?

Il ne s’agit pas de fréquenter moins le parc. Au contraire. Il faut y venir, y revenir, y amener nos enfants, nos amis, nos parents, nos collègues, nos visiteurs. Il faut y marcher, y apprendre, y contempler, y respirer. Mais il faut le faire avec respect. Avec douceur. Avec cette conscience que chaque pas dans un parc patrimonial et naturel a une portée.

Le parc du Mont-Royal nous enseigne quelque chose dont notre époque a profondément besoin : nous faisons partie d’un tout. Nous ne sommes pas au-dessus de la nature, ni à côté d’elle. Nous sommes dedans. La santé des arbres, la qualité des sols, la présence des oiseaux, la tranquillité des lieux, la beauté des paysages, la force des repères communs : tout cela nous concerne directement. Ce n’est pas abstrait. C’est notre qualité de vie. C’est notre santé mentale. C’est notre mémoire. C’est notre avenir urbain.

Dans une ville qui se densifie, qui se réchauffe, qui se transforme, le parc du Mont-Royal est plus nécessaire que jamais. Il est un espace de fraîcheur, de biodiversité, de rencontre et de paix. Il est un rappel quotidien que le progrès d’une ville ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses immeubles, mais aussi à sa capacité de préserver ce qui élève l’âme.

Cent cinquante ans après sa création, le parc du Mont-Royal demeure une promesse.

Une promesse faite à chaque personne qui arrive au pied de la montagne : ici, vous pouvez lever les yeux. Ici, vous pouvez respirer. Ici, vous pouvez appartenir à quelque chose de plus vaste.

Mais cette promesse doit être renouvelée.

Elle doit l’être par les institutions qui ont le devoir de protéger ce site exceptionnel. Elle doit l’être par les organisations qui, comme Les Amis de la montagne depuis 40 ans, consacrent leur énergie à sa préservation et à sa mise en valeur. Elle doit surtout l’être par chacune et chacun de nous, dans nos gestes les plus simples, mais aussi dans nos choix collectifs les plus structurants.

Le parc du Mont-Royal n’a pas besoin que nous l’aimions seulement en mots. Il a besoin que nous l’aimions en actes.

Alors, en cette année anniversaire, souhaitons-nous collectivement quelque chose de grand.

Souhaitons-nous de ne plus jamais regarder le parc du Mont-Royal comme un simple décor. Souhaitons-nous de le voir pour ce qu’il est vraiment : un héritage vivant, un refuge commun, un écosystème fragile, un repère paysager irremplaçable, un symbole puissant de ce que Montréal peut offrir de meilleur.

Et la prochaine fois que nous monterons vers le belvédère Camillien-Houde ou Kondiaronk, que nous traverserons un sentier, que nous entendrons le vent dans les feuilles ou que nous verrons la ville s’étendre à nos pieds, prenons un instant. Un vrai.

Regardons autour de nous.

Ce que nous avons là est immense.

Et ce que nous en ferons dira beaucoup de nous.

 

Christophe Derrien, directeur général des Amis de la montagne

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